Textile

The mad race of a fabric… Voir sans ce « tissus »

pyramide_madras

– « Un tissus de mensonges » –

C’est une expression qui m’est parue très instructive, après que me sois venue à l’esprit l’idée de la charge symbolique du « madras antillais ».

En effet, cette phrase populaire est une métaphore connue. Lancée, en général, pour remettre en cause un ensemble de déclarations jugées fausses et malhonnêtes, elle met en corrélation la technique du tissage, le procédé d’assemblage des fils qui composent un textile, avec « l’entrecroisement » des arguments qui peuvent composer un discours destiné à tromper un interlocuteur, un public.

Ma fibre « graphicologique » m’a poussé, au fil du temps, à comprendre les liens entre le « design » et les idéologies. Le premier est l’expression du second. Les formes font échos aux mots qui désignent déjà les choses et donnent du sens à notre communication. De mon point de vue, le premier lien qui existe entre les représentations des cultures antillaises et l’utilisation de ce motif de tissus est celui des diverses théories de « croisement » ou de « carrefour des peuples » dont nous sommes affublés depuis plusieurs siècles.

Ainsi, le « madras » tirerait ses dernières origines graphiques et techniques du tartan Celtique reproduit par des usines coloniales européennes en Inde au cours du XIXème siècle. Chez les divers descendants de celtes, il paraît que les motifs sont identifiables par leurs formes et leurs couleurs et associés à l’identité des clans qui les portent, notamment, sous forme de kilt – un vêtement essentiellement masculin. Il est dit aussi, qu’à l’origine, le nombre de couleurs de fibres utilisées (pouvant aller jusqu’à 7) ferait aussi référence au statut social de celui qui porte ce vêtement.

Exemples de tartans celtiques

Paradoxalement, le madras est devenu, chez nous, un motif de tissus utilisés, en très grande partie, pour des vêtements de femmes (les robes « créoles »). Et les coiffes très significatives (en Guadeloupe et en Martinique notamment) sont formées aussi à partir d’un système, « cadré », « codé » et hiérarchisé, ayant la femme comme centre d’expression, cette fois. À ma connaissance, il n’existe pas un type de codage, en tous cas, aussi élaboré, dans les traditions vestimentaires des hommes antillais.

Parmi les multiples formes connues de « soumission », de « contrôle », de « quadrillage » et d’assimilation des esprits colonisés, je pense que le « madras » peut avoir une place de choix.

– Pourquoi ? –

On sait que très tôt mêmes les tissus « africains » ont été fabriqués par les européens (notamment les hollandais) pour échanger avec des souverains d’Afrique et monnayer certaines transactions participants à la traite négrière durant tout son développement. Aux Antilles, après avoir porté pendant longtemps des guenilles, semble-t-il, les esclaves et leurs descendants (y compris les travailleurs « importés ») se voient « enrobés » dans une mode « madras », à partir de la fin du XVIIIème et au début du XIXème. Il en aurait été, même un temps, fabriqué en France (à Rouen, surtout), longtemps avant l’arrivée des premiers travailleurs indiens (!).

Portrait d’une guadeloupéenne portant une coiffe traditionnelle (XIXème siècle)

Exemples actuels de madras

Lorsqu’on compare le design du tartan antillais au tartan celte, on peut constater que les couleurs ont été modifiés (teintes plus « chaudes ») de même que la composition graphique (zones colorées plus éloignées et plus larges, la plupart du temps). Je pense que c’est le signe d’une volonté de pénétrer l’espace « stylistique » « créole » en lui rajoutant une énième référence à la culture Occidentale. Car bien que les esclaves et assimilés de l’époque soient reconnus comme des descendants d’africains, mis à part certaines formes dans les vêtements, il ne demeure aucun lien graphique avec ces origines-là.

Je pense que la vision de l’esclave et de sa descendance « créole », perçut comme des êtres issus du multiple entassement et « croisement » de différentes « races » (humaines et non-humaines, puisque l’esclave est un « meuble » selon la pratique courante et le « Code noir ») et cultures, trouve un écho dans cet assemblage de fibres multicolores. Il continue d’exister dans notre imaginaire collectif et est encore produit spécifiquement pour certaines régions de la planète, dont les notres. Le choix de l’imprégnation du monde « créole » et « antillais » par ce motif de tissus et ces couleurs ne serait donc pas innocent, à mon avis.

matador

En cela, je souhaite que les divers défenseurs des traditions vestimentaires de la Caraïbe et les chercheurs en « design » locaux, qui osent (très peu nombreux à l’heure actuelle) fouillent encore cette question. Il pourrait être très instructif que les nombreuses associations culturelles locales qui défendent et perpétuent la tradition des robes « créoles » s’interrogent sincèrement sur le sens de cet avatar de notre culture qu’est devenue la « matador » (« personnage haut placé », « tueur » en espagnol) à l’heure où l’on se questionne sur les rôles de la femme, de l’homme et de la famille dans l’évolution de notre société…

Publicités
Par défaut